15 août au Japon. Une fois n’est pas coutume, en cette année 2023 géopolitiquement si instable, je souhaite m’associer au devoir de mémoire que poursuivent inlassablement les Japonais depuis maintenant 78 ans…
En période estivale, il est certes tentant de voir la vie avec légèreté et désinvolture. Cependant, à l’heure où la guerre et les conflits armés grondent à nos portes, où l’arme nucléaire est de nouveau brandie à titre de force de dissuasion, une piqûre de rappel sur ce que fut l’horreur et les conséquences désastreuses à long terme des bombes atomiques de Hiroshima et Nagasaki, me semble salutaire et invite à la réflexion.
Que représente le 15 août au Japon ?
Commençons donc par un petit rappel. Le 15 août au Japon correspond à la journée de commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale/shûsen kinenbi/終戦記念日. Ce jour-là, le Japon – famille impériale en tête – se recueille à la mémoire de ses 30 millions de victimes civiles et militaires, dans le cadre d’une cérémonie officielle au rituel bien huilé. En voici la description dans l’article suivant :
15 août : le Japon se souvient de ses 30 millions de morts de la seconde guerre mondiale
A titre d’illustration, je vous invite à visionner cette vidéo de la NHK, retransmettant l’allocution de l’empereur Naruhito en date du 15 août 2023. Comme chaque année, tout en rendant hommage aux victimes de la dernière guerre mondiale, il délivre un message en faveur de la paix au Japon et dans le monde.
天皇陛下 全国戦没者追悼式で 平和と人々の幸せを願うおことば | NHK | 皇室
Cette allocution s’inscrit ainsi dans la lignée de celle du 15 août 1945.
A l’époque, l’empereur Hirohito annonçait à la nation entière la reddition du Japon dans une allocution radiophonique, sonnant enfin le glas de la guerre du Pacifique et de la Seconde Guerre mondiale.
Cette capitulation faisait directement suite au largage des deux bombes atomiques américaines ayant totalement anéanti les villes de Hiroshima et de Nagasaki. Cependant, comme l’expliquent les historiens, c’est l’imminence d’une attaque des forces japonaises par l’armée soviétique en Mandchourie et en Corée qui semble avoir joué un rôle encore plus décisif dans le renoncement à la guerre :
Le Japon ne s’est pas rendu qu’à cause des bombes atomiques
En amont du 15 août : Hiroshima et Nagasaki, deux villes phares ambassadrices de la Paix
Au coeur du dispositif de mémoire, il convient également d’évoquer le rôle majeur tenu par les villes d’Hiroshima et de Nagasaki, cibles des bombes atomiques des 6 et 9 août 1945.
En amont du 15 août, chacune d’elles organise une journée commémorative à la date anniversaire du 6 août pour Hiroshima et du 9 août pour Nagasaki. Ces journées portent le nom de : 平和祈念式典/heiwa kinen shikiten/ « cérémonie de prière pour la paix ».
De fait, ces cérémonies revêtent une portée qui va bien au-delà de celles que nous connaissons en l’honneur des anciens combattants. En effet, ces commémorations, résolument tournées vers l’avenir, incluent une véritable déclaration en faveur de la paix/heiwa sengen/平和宣言.
Cette année, alors même que la cérémonie de Nagasaki se tenait en intérieur pour cause de typhon, à guichet restreint, j’ai été personnellement très impressionnée par la prise de parole sans équivoque du maire de la ville, Shirô Suzuki.
Dans un contexte politique globalement favorable à l’augmentation du budget militaire et au recours à la dissuasion nucléaire, il se distingue en effet en prenant fermement le contre-pied du courant dominant et en prônant le renoncement à l’armement nucléaire. Le ton déterminé et engagé de cet homme politique n’échappera à personne dans la vidéo suivante (à partir de la 52ème seconde) :
A Hiroshima, ce sont en revanche pas moins de 7000 personnes qui ont pu assister à la cérémonie donnée en plein air dans le Parc de la Paix, en présence de personnalités du monde entier. Compte tenu de l’actualité internationale, la participation du Président de l’Ukraine Volodymyr Zelensky a bien sûr été particulièrement remarquée.
… qui relayent les messages de la société civile
Outre les déclarations officielles émanant des pouvoirs politiques et les temps de recueillement de la population, les cérémonies annuelles des 6 et 9 août laissent également place à l’expression de la société civile japonaise.
Une société civile qui compte ses morts à chaque date anniversaire…
Chaque cérémonie donne lieu à la mise à jour du nombre de personnes décédées dans l’année parmi les victimes irradiées, connues sous le nom de hibakusha/被爆者. De même, on procède au rajout du nom de chacune d’elles dans les sinistres registres tenus à cet effet depuis les 6 et 9 août 1945.
Ainsi, en 2013, on dénombrait :
- 5320 nouveaux décès à Hiroshima pour un total actualisé de 339.227
et - 3314 nouveaux décès à Nagasaki pour un total actualisé de 195.607
Ces chiffres astronomiques ont de quoi faire réfléchir et sont là pour nous rappeler qu’une bombe atomique ne tue pas qu’au moment de son largage, mais sur un terme éminemment long et dans des conditions très cruelles et invalidantes.
Des survivants irradiés qui témoignent de l’enfer vécu…
Les survivants continuent d’ailleurs de témoigner des souffrances atroces qu’ils ont endurées et des séquelles inscrites à vie au plus profond de leur chair.
Pour autant, ils ont ceci d’admirable que, par-delà leur combat individuel pour continuer à vivre, ils font en quelque sorte le sacrifice d’eux-mêmes pour éviter que l’horreur d’Hiroshima et de Nagasaki ne se produise une nouvelle fois de par le monde…
Des jeunes qui s’engagent pour le maintien de la paix…
Mais ce combat pour la paix n’est pas l’oeuvre des seuls aînés.
Les jeunes Japonais y sont également sensibilisés dès la maternelle, puis encouragés tout au long de leur scolarité.
C’est ainsi par exemple que deux collégiens ont été choisis pour déclamer les voeux en faveur de la paix pendant la cérémonie annuelle à Hiroshima.
De même, le reportage suivant témoigne de l’engagement d’une étudiante de 21 ans, Anju Niwata, qui a pris l’initiative originale de procéder à la colorisation d’images d’archives montrant la vie des habitants d’Hiroshima juste avant le largage de la bombe. Son travail de colorisation vise ainsi à permettre aux jeunes générations de retrouver une proximité temporelle avec les personnes photographiées en noir et blanc. Le passé devient alors un potentiel présent que l’on ne souhaite plus voir se reproduire. Les seules images du reportage tourné sur elle permettent de saisir toute la portée de son remarquable investissement. Respect et bravo à elle ! 🙂
Au final, la somme de ces engagements fait chaud au coeur et, pour idéalistes qu’ils soient, laisse espérer qu’un avenir moins conflictuel et moins dévastateur est encore possible pour l’avenir. A leur manière, chacun d’eux contribue aussi à ranimer la ferveur avec laquelle des artistes de tous bords ont oeuvré sans relâche pour la dénonciation du pire. En ce sens, désormais inscrites au patrimoine artistique japonais, trois oeuvres accessibles au public francophone me semblent pouvoir être conseillées :
- .Notes de Hiroshima, ouvrage du prix Nobel de littérature Kenzaburô Oé (1935 – 2023).
- Pluie noire, film de Shôhei Imamura (1926 – 2006) inspiré du roman de Masuji Ibuse (1898 – 1993).
- Le Tombeau des lucioles, film d’animation d’Isao Takahata (1935 – 2018) adapté d’une nouvelle semi-autobiographique de Akiyuki Nosaka (1930 – 2015).
Pas drôle, noir, édifiant, mais tellement indispensable à l’éveil des consciences si nécessaire !…
Merci à toi, Japon, d’exister et de nous rappeler à notre Humanité !