Suite aux articles que j’ai consacrés à Charlotte Caspar et à sa boutique de wagashi à Strasbourg, je lance aujourd’hui une toute nouvelle rubrique intitulée : Nippomania & Co. Elle aura pour vocation de vous faire partager mes découvertes à l’occasion de rencontres, de visites d’expositions ou de visionnages de films. Pour ce nouveau pilier ajouté à mon édifice rédactionnel, il était naturel que je fasse appel au savoir-faire séculaire des maîtres de l’architecture en bois traditionnelle du Japon ! 😀
Trêve de plaisanterie ! De quoi allons-nous donc parler ?….
Et bien, d’architecture en bois traditionnelle justement ! Après vous avoir rappelé les grandes lignes d’une exposition parisienne consacrée au sujet, je vais vous présenter une technique artisanale dérivée du savoir-faire ingénieux des charpentiers japonais – la technique « sashimono »/指物 – qui a tout particulièrement retenue mon attention… 😉
Il était une fois l’architecture en bois traditionnelle au Japon…
S’il est une ressource naturelle dont peut s’enorgueillir le Japon, c’est bien celle de ses immenses forêts. Quiconque en traverse, est assurément impressionné par la magnificence des arbres dont elles regorgent, à commencer par les majestueux cyprès (hinoki/檜), cèdres (sugi/杉) et autres pins rouges (akamatsu/赤松) du Japon.
De par son caractère insulaire, le Pays du Soleil Levant a tôt fait dans son histoire de recourir au bois pour parer aux besoins de la vie quotidienne des habitants. C’est ainsi que s’est développée une véritable culture basée sur l’exploitation de cette ressource naturelle à disposition immédiate. L’architecture traditionnelle japonaise en bois était née !
Ainsi, tout l’enjeu de l’exposition organisée par la Maison de la Culture du Japon à Paris/MCJP en collaboration avec le Takenaka Carpentry Tools Museum/竹中大工道具館 est de restituer dans son épaisseur historique l’extraordinaire savoir-faire des charpentiers japonais au fil des siècles.
Cette exposition gratuite qui se tient à la MCJP jusqu’au 27 janvier 2024, ravira à coup sûr les architectes et tous les esthètes amateurs de beaux ouvrages, qu’ils soient de grande ou de petite taille. Elle s’articule autour de trois grandes sections :
- le travail des charpentiers spécialisés dans la construction des temples et des sanctuaires : les dômiya daiku/堂宮大工 (大工/daiku : charpentier).
- les techniques employées par les charpentiers spécialisés dans la construction des pavillons de thé : les sukiya daiku/数寄屋大工.
La reproduction grandeur nature d’un sukiya/pavillon de thé conçu pendant la 1ère moitIé du XVIIIème siècle constitue l’un des ravissements de l’exposition. - la technique d’assemblage de pièces en bois sans clous ni vis : le kigumi/木組 (木 : bois + 組む : assembler ).
Une architecture en bois qui fait la part belle à la matière et aux outils des charpentiers japonais…
L’exposition est conçue de manière à nous faire entrevoir, par les sens (toucher et odorat), la riche palette offerte par la matière « bois » aux charpentiers japonais.
Le visiteur saisit alors rapidement combien les ouvrages en bois conçus et réalisés par ces charpentiers, sont l’expression d’une intime communion entre l’homme et la matière. Ainsi, l’homme « écoute » le bois, se soumet à ses caractéristiques propres pour finalement l’intégrer harmonieusement à son ouvrage. De fait, l’ouvrage est unique, non reproductible.
En outre, cette communion avec la matière nécessite de disposer d’une panoplie d’outils adéquats, à la conception irréprochable. En effet, seul un bon outil permet au charpentier de « dompter » le bois qu’il travaille au corps.
Enfin, qui dit « architecture traditionnelle » dit aussi « transmission par apprentissage« . Cet apprentissage se fait pour l’essentiel par observation, et non par reproduction ou imitation. Au final, des dizaines d’années d’apprentissage sont donc requises pour prétendre devenir maître de l’art !
… dans le respect des traditions et rites spécifiques aux corporations de bâtisseurs
L’exposition présente également la dimension spirituelle rattachée à l’architecture traditionnelle en bois, notamment pour ce qui concerne la construction des temples et sanctuaires. En effet, ces édifices sont soumis, dès le choix de leur emplacement, à une savante succession de cérémonies ayant toutes pour vocation de garantir la solidité et la durabilité de l’ouvrage en le plaçant sous de bons auspices. Dès lors, rien d’étonnant à ce que certains bâtiments, moyennant un entretien régulier, affichent une longévité exceptionnelle de plus de mille ans ! 🙂
De même, plusieurs panneaux de l’exposition permettent de retracer les fêtes et rites observés par les corportations de charpentiers pendant l’époque d’Edo (1603 -1868).
Une architecture en bois de haute volée, sans clous ni vis : le kigumi
Comme le montre l’exposition, les charpentiers japonais sont passés maîtres dans l’art d’assembler le bois sans clous ni vis ni colle, selon la technique du kigumi/木組.
Certes, d’autres cultures de par le monde, ont développé des savoir-faire similaires. Cependant, à mon sens, rares sont celles qui ont atteint un tel degré d’expertise et d’ingéniosité pour un rendu final aussi parfait et raffiné.
Pour nous en convaincre, l’exposition dédie d’ailleurs une salle entière à cette technique, démonstrations à l’appui. Les résultats obtenus sont époustouflants ! 🙂
Voici donc, pour l’essentiel, la teneur de cette exposition. Toutefois, mon propos n’étant pas de reprendre ce qui est déjà très bien expliqué dans le prospectus mis à disposition, j’arrête là mon long discours et vous laisse prendre connaissance du descriptif produit par la MCJP sur son site :
L’art des charpentiers japonais – Maison de la culture du Japon à Paris (mcjp.fr)
Je précise par ailleurs que vous avez aussi la possibilité de commander auprès de les presses du réel un ouvrage détaillé de 64 pages balayant l’intégralité du sujet (tarif : 10 euros) :
L’art des charpentiers japonais – Les presses du réel (livre) (lespressesdureel.com)
L’architecture en bois au service de l’ébénisterie : la technique « sashimono »
Pour clore cette présentation, je souhaite faire un gros plan sur une technique artisanale directement dérivée de la technique du kigumi/木組. : le sashimono/指物. Probablement faute de place, l’exposition ne lui réserve qu’une toute petite vitrine. Pour réparer cette injustice, je vous en livre ici les contours en donnant la parole à un artisan. Son exposé peut paraître un peu austère, mais il éclaire utilement le procédé et offre des sous-titres bienvenus…en anglais ! 😉
Ainsi donc, la technique sashimono/指物 vise à assembler des planches de bois et relève du savoir-faire des ébénistes et des artisans spécialisés dans la confection de petits objets utiles à la vie quotidienne (boîtes, miroirs, etc…). Simple en apparence, mais tellement complexe à réaliser ! 😀
Comme dans de nombreux autres domaines (je pense notamment à la gastronomie japonaise), on distingue au Japon deux grands courants de sashimono/指物 : celui de Kyôto et celui d’Edo (actuel Tôkyô). On parle ainsi de Kyô-sashimono/京指物 et de Edo-sashimono/江戸指物.
Kyô-sashimono/京指物
Le premier – Kyô-sashimono/京指物 – remonte à l’époque Heian (794 – 1185), période durant laquelle la cour impériale siégeait à Kyôto. Les meubles et accessoires conçus étaient alors richement décorés et traduisaient le raffinement qui prévalait au palais impérial.
京指物資料館|所蔵作品 (kyoto-t-f-museum.jp)
Versus Edo-sashimono/江戸指物
Le second – Edo-sashimono/江戸指物 – de facture postérieure, traduit en revanche le goût de l’épure, si caractéristique de la classe des guerriers samouraïs. Dès lors, le « décor » est principalement porté par la mise en relief des nervures et noeuds du bois retenu pour la confection des objets.
De nos jours, au risque de froisser les Kyotoïtes, la tendance tokyoïte me semble bien l’emporter, au point qu’il paraît difficile à un non-initié de distinguer le Kyô-sashimono/京指物 du Edo-sashimono/江戸指物…
D’aucuns pourtant continuent d’attribuer au Kyô-sashimono une volonté de privilégier l’apparence là où le Edo-sashimono garderait pour principal objectif la dissimulation absolue des artifices de l’assemblage…
Pour ma part, je laisse aux experts le soin de trancher la question, puisqu’au final, peu importe ! L’un comme l’autre me semblent tout aussi remarquables sur le plan de la facture et de l’esthétique ! 🙂
Et vous, qu’en pensez-vous ? Avez-vous détecté une différence entre les deux styles et avez-vous une préférence ?
Merci de nous faire partager vos commentaires et avis !
J’adore le Japon et j’aime beaucoup ce site qui me permet de découvrir des détails que je ne soupçonnais pas sur ce pays magnifique.
Adepte de la communion entre l’homme et la nature, je découvre la communion entre l’homme et la matière et la dimension spirituelle rattachée à l’architecture traditionnelle en bois.
Un grand merci pour cet article.
Bonjour merci pour ce bel article avec illustrations et vidéos pour illustrer. Je suis architecte et la construction traditionnelle japonaise a une grande influence sur beaucoup d’architectes. Dans le minimalisme, l’utilisation du bois en effet.